La défense au XXIe siècle : La souveraineté du Canada dépendra des talents en recherche, en cybersécurité, en génie et en technologie
Par Gabriel Miller, président-directeur général, Universités Canada
Cet article a été publié dans le Hill times le 19 novembre 2025.
Le premier budget fédéral du premier ministre Mark Carney joue d’audace pour bâtir un Canada fort : il consacre quelque 42 % des nouvelles dépenses à la souveraineté et à la sécurité, et trace la voie à l’investissement de 5 % du produit intérieur brut en défense d’ici 2035. Il s’agit de l’engagement envers la sécurité nationale le plus important depuis une génération.
Le défi du Canada consiste à transformer ces dépenses en puissance militaire moderne. Les navires, les satellites et les systèmes de cyberdéfense ne protégeront en rien le pays sans les talents nécessaires pour élaborer, exploiter et entretenir les technologies. La capacité du Canada à assurer sa défense dépend désormais autant des talents en recherche, en génie et en innovation que du personnel militaire et de son équipement.
Il n’y a plus de temps à perdre. Les conjectures sur lesquelles reposait la sécurité du pays n’ont plus lieu d’être. Les guerres en Europe et au Moyen-Orient, les rivalités en Arctique et dans le Pacifique, la perte de confiance envers le principal partenaire commercial du Canada et la course mondiale pour le contrôle des technologies avancées ont déboulonné le mythe tenace selon lequel la situation géographique du pays et sa relation avec les États-Unis suffiraient à le protéger.
Les universités jouent un rôle central pour le renforcement des capacités de défense du Canada, par exemple en mettant au point des vaccins qui protègent les troupes et la population pendant les éclosions mondiales, en faisant progresser les technologies d’énergie propre qui atténuent les risques pour la chaîne d’approvisionnement militaire ou en appuyant les collectivités arctiques dont dépend la souveraineté du pays dans le Nord. Les talents en génie, les analystes et les spécialistes de la cybersécurité jouent maintenant un rôle aussi critique pour la sécurité nationale que les pilotes ou l’infanterie.
Au XXIe siècle, la défense et la souveraineté se définissent tout autant par la capacité à résister aux chocs mondiaux que par la puissance des forces militaires. Pour protéger la population canadienne, il faut assurer la sécurité des systèmes énergétiques, des infrastructures de santé et des collectivités nordiques – de nouvelles lignes de front en matière de défense nationale.
Or, les Forces armées canadiennes se heurtent à une pénurie de plus de 14 000 membres du personnel, qui touche particulièrement les domaines sur lesquels repose aujourd’hui la puissance militaire, notamment l’intelligence artificielle (IA), la robotique, la sécurité quantique et les cyberopérations.
Pour combler ces lacunes, il y a lieu de mettre l’accent à l’échelle du pays sur le talent. Et c’est là où les universités canadiennes entrent en jeu. Elles forment les talents en recherche, en génie et en cybersécurité qui font progresser les technologies à double usage, telles que l’IA, l’informatique quantique et les matériaux de pointe, lesquelles contribuent tant à la sécurité qu’au bien-être économique. Avec le bon soutien, le renforcement des liens entre les secteurs universitaire et privé peut accélérer la mise en œuvre de solutions concrètes en matière de défense, créer des emplois de qualité et accroître le bassin de compétences.
Les universités canadiennes sont déjà à la tête de ces efforts. Des percées en informatique quantique réalisées à l’Université de Sherbrooke, à la Simon Fraser University et à la Toronto Metropolitan University aux avancées en nanotechnologie accomplies à la University of Alberta, le milieu de la recherche au pays perfectionne les talents et les technologies indispensables à la défense moderne.
Pour maximiser la portée de ces travaux, les universités ont besoin d’un financement stable et d’une coordination accrue entre le secteur privé et le gouvernement. L’établissement du Bureau de la recherche, de l’ingénierie et du leadership de pointe en science (BOREALIS) permet de répondre à ces deux besoins, en rapprochant les laboratoires, les entreprises et les organismes publics pour accélérer l’application concrète des découvertes. Si elle est dotée d’un soutien adéquat, l’initiative pourra élargir les occasions économiques, créer des emplois spécialisés et offrir au Canada une stratégie cohérente pour bâtir ses propres capacités de défense. Et pour renforcer ces capacités, il faut ouvrir la voie à des emplois hautement spécialisés investis d’une mission importante, qui permettent de garder les talents – et la sécurité – en sol canadien.
Cette volonté d’accroître les capacités de défense peut aussi entraîner la création d’emplois bien rémunérés et axés sur des objectifs pour les Canadiennes et les Canadiens. La protection de la longueur d’avance dont dispose le pays dans des domaines comme la cybersécurité, l’informatique quantique et l’IA peut en effet mener à la création d’emplois gratifiants qui renforceront le tissu socioéconomique. Les universités sont prêtes à nouer des partenariats pour aider la prochaine génération à acquérir les compétences qui lui permettront de développer les nouvelles technologiques qui protégeront la souveraineté.
Les alliés du Canada ont déjà compris que la sécurité nationale commence dans les laboratoires et les salles de classe. Les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie investissent massivement des ressources dans les projets de recherche universitaire et industrielle qui concourent aux priorités de défense. Le Canada dispose déjà des bases nécessaires pour faire de même par l’intermédiaire de Recherche et développement pour la défense Canada et de partenariats universitaires, mais pour demeurer concurrentiel et assurer sa sécurité, il devra intensifier ses efforts et les arrimer sur sa stratégie industrielle de défense à venir.
En prenant la décision de majorer les dépenses en défense, le gouvernement a fait un important pas pour renforcer la sécurité du pays. Or, pour consolider durablement les capacités, on doit pouvoir compter sur les gens, la formation et l’innovation qui mettront ces investissements à profit pour bien préparer le pays. La souveraineté du Canada repose maintenant sur trois engagements : l’argent investi, les personnes mobilisées et les innovations développées. Et c’est dans les universités que ces trois engagements trouvent leur fondement – et que les investissements, l’ingéniosité et la résolution s’imposent comme des forces.